Si, après la seconde guerre mondiale, des protestants français ont participé à la rencontre de Seelisberg (1947) et aux diverses réunions internationales organisées par l’Alliance Luthérienne Mondiale, l’Alliance Réformée Mondiale et le Conseil Œcuménique des Eglises, si le pasteur Westphal (dans le 1° cahier d’Étude Juives de Foi et Vie, dès 1947), a appelé à demander pardon [1], si s’est constituée l’Amitié judéo-chrétienne de France en 1948, si les relations ont été plutôt bonnes et même parfois singulièrement heureuses dans les périodes de tensions et persécution (affaire Dreyfus, nazisme, création de l’Etat d’Israël et geurres de 1967 et 1973), aucune réflexion proprement synodale n’a encore abordé en France ces questions dans les églises issues de la Réforme [2]. Un synode de l’Église Réformée d’Alsace-Lorraine a, en 1990, commencé ce travail, et le conseil permanent luthéro-réformé (CPLR) a, en 1996, proposé pour les pasteurs une formation d’initiation au judaïsme.
Toutefois, la Communion des Églises Protestantes en Europe (CEPE), issue de la Concorde ecclésiale de Leuenberg [3] (www.leuenberg.eu) qui regroupe 105 Églises luthériennes et reformées d’Europe, a rédigé un texte majeur en 2001 intitulé : « Église et Israël ». Dans ce texte de très grande importance, les Églises de la Réforme dénoncent d’une seule voix la « théologie de la substitution » qui suggérait depuis des temps anciens que l’Église s’était substituée à Israël et désignait celle-ci comme le verus israël, l’Israël véritable, nouveau peuple de Dieu, en disqualifiant ainsi les juifs au plan du salut), et elles expriment à la fois leur culpabilité dans le processus qui a mené à la Shoah et leur demande de pardon, comme il est rappelé dans la conclusion :
« Les Églises de la Communion ecclésiale de Leuenberg reconnaissent et déplorent, eu égard à l’histoire de vingt siècles d’animosité chrétienne vis-à-vis des Juifs, leur co-responsabilité et leur culpabilité à l’égard du peuple d’Israël. Les Églises reconnaissent leurs interprétations fautives de certaines affirmations et traditions bibliques. Devant Dieu et les hommes, elles confessent leur faute et implorent le pardon de Dieu. Elles se fient en l’espérance que l’Esprit de Dieu les conduit et les accompagne sur leur nouveau chemin. »
Outre cette demande de pardon, le texte rappelle que « la relation à Israël est pour les chrétiens et les Eglises une partie intégrante du fondement de leur foi. » Se trouve ainsi développée une compréhension théologique fondamentalement renouvelée et prometteuse de ce qu’est l’Église à côté d’Israël, une compréhension qui prend enfin en compte l’irréductible identité et l’irréductible altérité du judaïsme. Le document « Église et Israël » appelle, en outre, à abandonner toute mission envers les Juifs, à la suite de bien des réflexions menée au Conseil œcuménique des Églises, et il invite les Église protestantes à entrer en dialogue avec le judaïsme d’aujourd’hui pour mieux le connaître et mieux le respecter.
Nous sommes donc, dans ces années 2000, en train de « recevoir » ce texte -au sens où la « réception » est ce lent et fructueux processus spirituel et intellectuel d’appropriation personnelle et collective de réflexions et de déclarations théologiques- et nous entrons dans son étude qui est une contribution essentielle aux dialogues qui s’ouvrent aujourd’hui entre le monde juif et le monde chrétiens, comme en témoignent les rencontres désormais annuelles entre le Congrès juif européen et l’Église catholique, et comme en témoigne, parmi d’autres initiatives, le colloque organisé par la commission des relations de FPF avec le judaïsme, en octobre 2010 sur le thème « Foi protestante et judaïsme » et dont les contributions sont toutes disponibles pour ceux qui veulent approfondir leur foi et leur spiritualité sur le site de la FPF : www. protestants.org.
Si les institutions ecclésiales n’ont pas encore abordé de front la question de nos relations avec le judaïsme, ce qui ne saurait maintenant tarder, nous observons depuis quelques années un intérêt accru pour le judaïsme de la part des chrétiens et l’on ne peut que s’en réjouir. Mais comment faut-il évaluer cet engouement ? Est-il mû par le désir inconscient de réparer la faute, par une simple curiosité, par une recherche “identitaire” de racines, de repères plus anciens ?
Est-il une véritable remise en question et une réévaluation de la foi chrétienne en vue d’un dialogue respectueux de l’identité juive ?
Il nous faut faire un travail de clarification que nous ne pouvons mener seul car, faute de contacts réels avec les communautés juives qui vivent dans nos villes, se développent dans la conscience chrétienne une image du juif, comme un fantasme du juif mythique ou romantique, celui d’un juif acceptable et intégrable à la foi chrétienne, reconstruit à partir de nos lectures anciennes ou de nos souvenirs d’école biblique.
« L’histoire nous a montré que ce type d’approche est catastrophique pour nos relations », comme l’écrit justement le pasteur Alain Massini.
C’est donc à un appel à la rencontre et à l’instauration de vraies relations entre paroisses et synagogues comme entre rabbins et pasteurs, que nous sommes rendus attentifs, à travers la réalité d’un tel dialogue porteur de tant de promesses encore inaccomplies.
Certes, que ce soit en catholicisme, avec la triste expérience de l’affaire du Carmel d’Auschwitz ou celle de la canonisation d’Edith Stein, ou que ce soit en protestantisme, où certains groupes issus de la mouvance « evangelical » inscrivent dans leur déclaration de foi que la création de l’Etat d’Israël est le commencement de l’accomplissement des prophéties, annoncent ce que sera la fin des temps, et affirment que la situation est à comprendre à travers la notion de dispensation élaborée au XIX° siècle par John. D Darby, à savoir que l’alliance se développe en des « dispensations » successives au cours de l’histoire du salut et où, une fois le temps de l’Église parvenu à son terme, Dieu restaurera Israël [4] ...le risque est grand, d’une part, de blesser gravement le partenaire juif par des gestes et des symboles maladroits et injurieux, et de l’embrasser au point de l’étouffer d’autre part, dans une compréhension du salut qui n’est en vérité pas du tout la sienne.
Mais l’enjeu du dialogue est malgré tout, et malgré ce double risque, trop important pour qu’on s’y dérobe : il y va de la compréhension de la mission même du judaïsme comme de la compréhension de la mission même du christianisme : rendre compte en paroles et en actes du projet de Dieu dans le monde et pour le monde. Et à cet égard, chacun est convoqué pour œuvrer au dialogue, et plus que cela, pour contribuer à la marche commune vers la réconciliation promise.
Pasteur François Clavairoly, président de la commission des relations de la FPF avec le judaïsme.
[1] Cf. M. Arnold, Protestants et juifs de 1789 à nos jours, in « Sens », n°1, Paris, 2007
[2] Cf. P. Cabanel, Juifs et protestants en France, XVIè-XXIè siècle, les affinités électives, Paris, Fayard, 2004.
[3] Leuenberg est un lieu-dit près de Bâle qui a donné son nom à la concorde qui a été signée en 1973, concorde établissant la pleine communion de chaire et d’autel entre luthériens et réformés d’Europe
[4] Ce sionisme chrétien né aux Etats-Unis sous l’impulsion du pasteur William Blackstone (1841-1935) rassemble les inconditionnels de ce que Shmuel Trigano, appelle « le camp de la nation israélienne »